samedi 3 octobre 2015

QUELLE CHANCE !...


Deux ans.
 
Oui deux ans qu’on angoisse.
 
Enfin, que moi j’angoisse. Car elle, je pense qu’en fait ça allait jusqu’à ce que je lui transmette mes peurs.
 
Mais ça y est, je peux pousser un gros « OUF » de soulagement. On est sauvés.
 
Enfin, elle, elle est sauvée. On peut dormir tranquille pour les deux années à venir.
 
Elle, c’est mon amie coiffeuse.
 
Enfin, mon amie, ma très bonne amie, enfin, tu vois quoi. Une excellente amie dont je n’ai jamais parlé pour ne pas éveiller les soupçons. Alors « chut », secret médical please. D’ailleurs ma tignasse folle, c’est pour ça. Ne pas laisser imaginer un seul instant que je puisse avoir une amie coiffeuse plus qu’intime. Tu la sens la stratégie ?
 
Elle avait trente-huit ans quand je l’ai connue. C’est pour ça qu’on a dû attendre deux ans. Et encore, on a beaucoup de chance car ici on est précurseurs. Quand je pense que quasiment partout ailleurs il faut attendre l’âge de cinquante ans pour être délivré. Quelle injustice ! Et après on nous parle « d’égalité territoriale », « d’inégalités sociales de santé », « de liberté, égalité, fraternité », ah ah ! Foutaises ! Elle est où l’égalité ? Et la liberté ?... Laisse-moi glousser.
 
Mais nous ça va, on a la chance d’être du bon côté de la frontière, dans ce bel endroit ensoleillé où les institutions officielles laissent faire les yeux fermés. Quelle chance !... Alors dès que ma copine coiffeuse a atteint l’âge de quarante ans, je lui ai laissé un peu de temps pour souffler sa bougie rose bonbon, ouvrir son paquet orné d’un beau ruban rose bonbon, siffler sa coupe de champ’rosé, puis très vite on a discuté sérieusement. Je lui ai rappelé que le moment était enfin venu, qu’elle avait tout à y gagner car c’était 100 % utile.
 
En plus, elle est du mois d’octobre ma copine. C’est drôle hein. Un signe du destin très certainement. Et avec tout le tapage médiatique autour du sujet en ce mois d’octobre, évidemment, je n’ai pas eu de mal à la convaincre. Je lui ai prouvé par la même occasion que je tenais beaucoup à elle. Il est vrai qu’on n’était pas obligés d’attendre ses quarante ans, j’aurais pu lui prescrire ça moi-même bien avant. Mais je me disais que ça risquait de polluer notre relation amicale. Enfin, « amicale », tu vois ce que je veux dire, on se comprend. Alors on a patienté pour pouvoir bénéficier d’un dispositif officiel totalement indépendant et fiable. Il faut toujours savoir raison garder.
 
Pour être honnête, je lui en avais parlé depuis un moment mais je ne la sentais pas prête. Elle était sur la défensive et on a fini par s’engueuler. Les femmes, ces êtres que j’aurai toujours tant de mal à comprendre. Je suis médecin, je ne lui veux que du bien, malgré tout, je te le donne dans le mille, au début elle m’a envoyé bouler. Comme si elle savait mieux que moi ce qui est bon ou pas pour elle, non mais alors. Elle m’a envoyé dans les dents que comme beaucoup de médecins, je voyais le mal partout, que j’avais une vision biaisée par mon métier. Alors j’ai joué sur la corde sensible, la féminité, l’image, la sensualité.
 
« Tu sais que pour une femme cette partie du corps est importante, c’est pour ton bien, ton bien-être, ton épanouissement ».
 
Elle n’a jamais vraiment pris conscience de sa chance d’être tombée sur un type comme moi, quelle chance !... Elle a malgré tout fini par ruminer puis culpabiliser. Alors l’heure est venue et elle a franchi le cap. Je pense qu’elle l’aurait fait d’elle-même, sans que je ne ramène le sujet sur la table. Je ne comprends pas les femmes mais je sais être persuasif. Elle est montée dans le camion rose dès le lendemain de son anniversaire. J’étais très fier d’elle.
 
Puis tout a basculé.
 
L’examen de dépistage s’est pourtant révélé normal. On aurait pu profiter de ce bonheur partagé pour les deux années à venir, mais non, Madame en a décidé autrement. Elle m’a volé dans les plumes comme personne ne l’avait jamais fait, moi qui ne souhaitais que son bien. Ses phrases assassines résonnent encore :
 
« Imagine que l’on m’ait trouvé une anomalie, imagine l’angoisse, là tout est beau tout est rose mais imagine un peu s’il avait fallu me biopsier, voire pire que ça ! M’amputer, pour rien peut-être ! Jamais tu ne m’as parlé des risques, du sur-diagnostic, des sur-traitements. Pour toi je ne suis qu’une blondasse écervelée, tu crois que je ne comprends rien, mais merde, c’est ma santé, c’est mon corps, pas le tien ! Que tu m’informes, que tu m’accompagnes OK, mais que tu choisisses à ma place, je dis NON ! »
 
Avoue que c’est incompréhensible d’encourager sa copine à se faire dépister le plus tôt possible et finir par se le faire reprocher. Les femmes… Je te jure.
 
Pour tenter d’y voir plus clair, je lui ai discrètement subtilisé sa tablette pour analyser l’historique de son navigateur. Je suis donc allé sur son Gougueule et j’ai commencé à comprendre. Madame est allée s’informer sur le net et bingo, tu sais mieux que moi ce qu’on y trouve sur le net, des choses pas toujours très nettes. Il y avait par exemple de vieux billets bas-been questionnant l’intérêt de la mammographie de dépistage en population générale dès 40 ans comme ici et . Il y avait d’autres blogs sur le sujet du dépistage organisé dont les auteurs sont médecins comme ici et là aussi. Il y en avait une liste bien fournie. Évidemment dès que tu es médecin, ça te rend hyper-crédible mais méfie-toi, les toubibs qui écrivent ce genre de trucs sont des anarchistes de la médecine, même parfois des terroristes médicaux.
 
Le pire, c’est que j’ai même découvert des sites sur le sujet tenus par des non-médecins, voire des patientes. Comme si ces personnes avaient le recul nécessaire et les connaissances suffisantes pour s’exprimer, franchement on aura tout vu. C’est tellement affligeant que ça me fait mourir de rire. Finalement elle a raison ma copine, ce n’est qu’une blondasse de nénette écervelée absolument pas armée pour différencier le vrai du faux sur le net.
 
Et toi qu’en penses-tu ? Es-tu suffisamment armé(e) ? Es-tu correctement et loyalement informé(e) ?
 
Par exemple, dans ce billet, où est la réalité ? Quelle est la part de vérité ?
 
Je vais te faire une confidence, l’essentiel de ce billet est fictif. Enfin, l’essentiel, ce qui est essentiel à mes yeux ne l’est pas forcément aux tiens mais je tiens à t’annoncer que je n’ai pas de copine coiffeuse, c’est un personnage.
 
En revanche, je peux t’assurer que l’on propose encore en 2015 sur le territoire français des mammographies de dépistage dès l’âge de 40 ans en population générale car cela serait 100 % utile comme ne l’indiquent pas les recommandations officielles…
 
Et qu’en penser à partir de 50 ans ? Ce n’est pas à moi ni à quiconque de penser ni de choisir à ta place. Par contre, je peux te filer un tuyau pour obtenir des informations vraisemblablement plus objectives contrebalançant le magma médiatique d’Octobre Rose afin que ton choix se fasse avec un peu plus de clarté. Je te conseille donc vivement la lecture de ce site cancer-rose.fr et plus particulièrement de sa brochure d’information. Tu auras ainsi la chance d’être mieux armée pour décider ou non de te faire dépister.
 
Quelle chance !...





2 commentaires:

  1. Bonsoir,
    Très beau billet mais beaucoup trop deuxième degré pour les partisans mordicus du dépistage, du haut en bas de l'Etat, dans toutes les spécialités impliquées, oncologues, chirurgiens, radiologues, gynécologues, sans compter les MG qui écoutent Europe 1 et qui pensent que Kierzek dit le vrai, dans toutes les agences gouvernementales qui croient dur comme fer à ce qu'elles écrivent au mépris de l'évidence...
    Ton billet est fait pour les convaincus, pour les presque convaincus, pour ceux qui essaient d'aller à l'encontre du courant dominant, il est super bien écrit mais comment veux-tu qu'une Marisol Touraine y comprenne quelque chose ?
    Continuons, continuons, continuons.
    Courage.

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    1. Docdu16, tout d'abord merci pour le compliment. Venant d'un sniper comme toi, c'est toujours bon à prendre. Ensuite, je suis complètement d'accord avec le reste de ton commentaire et je me demande régulièrement à quoi sert d'écrire des billets qui mis à part le fait de se faire un peu mousser par des personnes convaincues par le propos font souvent pschitt. En gros, on peut dire que « rien ne sert de bloguer, il faut buzzer à point ». Je sais pertinemment que vu l'audience de ce blog et le nombre de partage de mes billets sur les réseaux sociaux, le risque de faire frémir le micro-quart d'un tympan de Miss Touraine est absolument nul. En revanche, j'imagine que quelques nénettes comme ma copine coiffeuse fictive s'informent, tombent parfois sur ce genre de billet ou d'autres, vérifient l'info, se questionnent, en parlent à leur mère, leur sœur, leur cousin (ça c'est pour ne pas froisser notre confrère Kierzek) etc, et au final, même si une seule nénette se sent un peu mieux armée, alors j'estime que c'est pas si mal, c'est en tout cas ce qui me motive encore, pour le moment.

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