jeudi 12 décembre 2013

Étrangitude


Je te préviens, ce qui suit va peut-être faire un peu trop dans le « guimauves et violons » à ton goût.

Voilà, t’es au courant.

Mais ça se terminera aussi avec un petit point/g rageur.


Avant avant-hier :

Je suis un bébé-médecin, mieux connu sous le nom de carabin. Je fais mes premiers pas maladroits, blouse ouverte, stétho en or qui brille. Je ne suis pas le seul, on est plutôt nombreux comme ça, à relever le col de notre blouse que l’on garderait 24/24 histoire de bien montrer qu’on sera un jour médecin, même qu’on l’est déjà un peu-beaucoup-passionnément-àlafolie. Et à se la tchatcher dans les couloirs de l’hosto alors qu’on sait très grossièrement sur le bout des doigts à peine trois fois rien. Moi carabin, enorgueilli à vie de ne pas avoir été cisaillé par le numerus clausus FRANçais, formé dans une faculté de médecine FRANçaise, dans un CHU FRANçais, couronné un jour d’un diplôme de médecine FRANçais, trop la classe mec !

Allez, c’est parti. En plus, premier stage au bloc op’ mon pote ! Alors, ça calme hein ! Et attends, bloc de chirurgie cardiaque ! S’il vous plaît ! Pas le petit bloc de mes deux pour les ongles incarnés. Donc de quoi relever encore bien plus haut le col de ma blouse ouverte et faire briller de mille feux mon stétho (que je ne sais pas utiliser) en disant à voix très très très HAUTE (surtout au moment où passe une minette de 2 ou 3ème année ou une jolie élève infirmière), chewing-gum à la bouche, clope éteinte à la main, l’autre main fixée sur la boucle de ma ceinture : « Ouais today au bloc on a fait une mitrale et un triple pontage, NOUS ! ». (En vrai, moi, j’ai rien fait. J’étais habillé comme un schtroumpf et simplement planqué dans un coin derrière le champ opératoire à regarder tout en priant Dieu, Allah, Asclépios, Athos, Porthos et tous les autres, nom de Zeus, pour qu’on ne me pose aucune question d’anatomie ou de physiologie cardiaque mais chut, préservons le mythe.) Et voilà ce que j’ai vu.

J’ai vu tes mains de géant gantées de latex plonger dans une cage thoracique pour réparer ce petit truc plutôt utile et même indispensable qu’est le cœur. J’ai vu tes longs doigts jouer minutieusement avec les fils comme ceux d’un virtuose dansent sur les cordes de sa guitare pour obtenir la note parfaite, le meilleur son. Tu parlais peu, tu semblais concentré mais détendu, une douce musique sortait d’un vieux radiocassette. Sous cet accoutrement stérile de bloc te camouflant de la tête aux pieds en passant par le bout des doigts, il y avait bel et bien un artiste dont je n’avais pas encore réussi à croiser le regard. Un grand artiste qui œuvrait là devant moi planqué derrière mon champ.

Opération terminée, tu jettes tes gants de latex, et là je vois…

Tu quittes le bloc en blaguant, je perçois mieux ta voix et ton accent, et là j’entends…

Je sors à mon tour et je te suis. Derrière cette impressionnante armoire à glace, je suis transparent, insignifiant. Mais j’observe ce qui émane de ce corps de géant, la bonté de ton regard, la douceur de tes paroles. Tu as le cœur sur la main, pour un chirurgien cardiaque ça tombe bien. On sent que tu es passionné par ton métier. On voit que tu aimes les patients, que tu aimes les gens. Pourtant, certains ne te le rendent pas forcément, et refusent formellement que tu les opères, que tu les touches, au cas où tu les salisses. Tu en rigoles… J’imagine qu’au plus profond de ta carapace, quelques larmes s’échappent discrètement.

Il me suffit de t’écouter parler en fermant les yeux pour aussitôt t’imaginer au milieu des tiens là-bas si loin où il fait si chaud. Tout à l’heure en revanche sous tes gants de latex blanc, je n’imaginais pas cette peau noire, si noire…

Bel Africain.

Le lendemain, c’est un autre artiste qui entre en piste. Il est beaucoup plus fin, plus petit, plus discret, tout aussi calme, passionné et doué. Sa peau est beaucoup plus claire que la tienne, quasiment aussi claire que la mienne. Normal, lui il est du Nord…

Du Nord de l’Afrique.

Le vieux lion qui règne en maître incontesté sur le service rôde ici jour et nuit. Probablement à l’affût de son futur successeur puisque les rumeurs en provenance des quatre coins de l’hospice le disent sur le point de tirer sa révérence.

Vous auriez l’un comme l’autre, toi le grand Noir Africain, toi le petit Maghrébin, les épaules et les compétences pour assumer la fonction, mais… Tu m’as compris. Pas besoin de dessin…


***

Avant-hier :

J’ai grandi. Mes pas sont légèrement plus assurés, ma blouse s’est raccourcie, mon col est moins relevé, mon stétho est au chaud dans ma poche, à côté de mes nombreux pense-bêtes... Je suis un ado-médecin mieux connu sous le nom d’interne. Je n’en mène pas large parce que j’entame mon premier semestre et le chef de service que je viens de rencontrer en tête à tête dans son bureau n’a pas l’air commode. Je ne tchatche plus dans les couloirs de l’hosto alors que j’en sais un tout petit peu plus que trois fois rien. Car franchement, je flippe. Tout se passe finalement plus que bien. Trois personnes formidables me prennent la main, m’accompagnent, me soutiennent. Elles reprennent mes conneries à temps, sans moquerie ni humiliation, avec douceur et respect. Parmi elles, trois femmes. Parmi ces trois femmes, deux médecins assistantes, l’une portant les couleurs d’Haïti, l’autre un fabuleux mélange des couleurs de la France et du Sénégal. Et enfin la troisième, ma collègue interne (AFS*) depuis plusieurs années dans le service, un pilier arrivé du Cameroun. Le chef leur fait toute confiance, pourtant c’est un dur à cuire. Ce sont elles qui assurent une grande partie de ma formation. Un jour, je me rends compte que de nous quatre, alors que deux d’entre elles sont déjà médecins, c’est quasiment moi le mieux payé…

Les semestres s’enchaînent. Je grandis encore, avec mes compagnons de galère. Je rigole avec ce joyeux groupe d’internes (AFS*) haïtiens dont un membre est toujours prêt à te reprendre une garde parce que toi ça te fait chier tandis que lui ça lui permet d’arrondir grandement sa fin de mois. Cuba a aussi son représentant, tout comme le Mali, et le Maroc.

Puis me voilà aux urgences. Je suis un grand ado-médecin, pas super loin d’être un adulte-médecin. J’ai même quelques bébés-médecins avec moi : des externes. Parmi eux, un type qui a au moins deux fois mon âge, au moins. Il vient de Syrie. Là-bas dans son pays il était chirurgien. La seule chose que je peux lui apprendre moi, quelques notions de français. Tout ce qui est du domaine des urgences chirurgicales, c’est lui qui m’aura tout appris, tout montré. Une plaie carrément moche dont je ne sais que faire, je l’appelle au secours. Un type « sous mes ordres », au moins deux fois mon âge, au moins 10 000 fois plus compétent que moi dans son domaine, payé peut-être ¼ de mon salaire…
 


***

Hier :

Je suis un vrai docteur enorgueilli à vie de ne pas avoir été cisaillé par le numerus clausus FRANçais, formé dans une faculté de médecine FRANçaise, dans un CHU FRANçais, couronné d’un diplôme de médecine FRANçais. Après quelques années éloigné de l’hôpital, je me lance le défi de retourner y exercer. Malgré mes trois années d’internat et mes huit années d’exercice de la médecine derrière moi, j’ai l’impression de revenir au stade de mon premier semestre d’interne. Je n’en mène pas large pour ne pas dire que je flippe carrément. Première garde hospitalière en tant que vrai docteur, putain, je suis trop con, pourquoi je me suis lancé ce défi ? Mama Mia ! Le pédiatre d’astreinte ce soir, je le connais. C’est un de ces internes haïtiens avec qui je rigolais à l’époque, il y a 10 ans. Putain 10 ans déjà. Il est toujours là, fidèle au poste, après avoir gravi quelques échelons. On parle de nos souvenirs, de nos connaissances communes. On plaisante. Lui, il a passé tous les examens, toutes les équivalences, il a tout réussi, même le concours de praticien hospitalier, il est brillant. Il a un contrat minable renouvelé tous les 6 mois. Un jour peut-être, il sera titularisé, peut-être… La majorité de ses compatriotes ont passé d’autres équivalences et exercent aux États-Unis, au Canada. Des types et des nanas brillants, y a pas d’autres mots.

J’enchaîne les gardes, je flippe un peu moins mais quand même, je flippe. Et il y a toi. Lorsque je suis arrivé dans le service, je n’ai pas compris de suite qui tu étais, d’où tu venais. Discrète, très polie, ton arrivée dans le service précédait la mienne de quelques semaines seulement. Nous nous sommes retrouvés de garde ensemble. Nous avons fait plus ample connaissance la journée dans le service. Au fil du temps, de simples confrères nous sommes devenus de bons collègues, puis rapidement de très bons amis. Alors j’ai prié pour tomber le plus souvent possible de garde avec toi. Ta disponibilité et tes compétences lorsque je doutais. Les blagues et nos fous rires durant les moments de calme. Nos discussions plus profondes sur la médecine, les rapports humains et la vie en général. Oui, de vrais amis. Mes yeux ébahis lorsque tu me racontais tes études médicales à Madagascar. Les incroyables histoires, les cas que tu as rencontrés, tout ce qui a probablement contribué à développer chez toi ce formidable sens clinique. Grâce à toi, j’ai continué à apprendre. Tu bossais autant que moi, tu étais plus compétente que moi dans ton domaine, c’est toi que l’on appelait lorsqu’un accouchement tournait mal et qu’il fallait réanimer le nouveau-né. Tu avais quasiment tous les diplômes requis, toutes les équivalences. Tu étais payée deux fois moins que moi…



***


Aujourd’hui :

Mon petit pays chéri d’amour, concernant ma petite gueule, je ne peux qu’être reconnaissant envers toi. Car c’est grâce à ton système scolaire public et égalitaire que des petits gars pas forcément issus du sérail ni du camp des fils à papa, montés de leur campagne ou descendus de leur HLM peuvent prétendre devenir toubib un jour. Alors pour ça, je m’incline pour te remercier. Et j’aimerais profondément que ça continue dans ce sens…

Voilà.

Maintenant que c'est dit, je me relève, une main sur le cœur, pour ajouter cela :

A vous tous médecins étrangers venus des quatre coins de la planète, j’ai envie de vous dire un grand MERCI. Je n’ai aucun chiffre, aucune donnée, aucune étude, mais parfois j’en ai marre de ces chiffres et de ces études, et sur ce thème-là, je m’en tape. Alors ce que je vais dire ici n’est que supposition et subjectivité. Mais mon « MERCI » est sincère. Merci d’avoir contribué à la formation d’un médecin FRANçais. Sans vous je ne serais sans doute pas le même médecin aujourd’hui. Merci de tenir les murs de nos hôpitaux FRANçais car je ne serais pas étonné que sans vous, ces murs s’effondreraient les uns après les autres alors qu’une grande partie d’entre vous est payée à coups de lance-pierre pour ne pas dire qu’elle est exploitée. MERCI encore.

Ma main toujours sur le cœur, je me permets de lever le poing serré en ayant la délicatesse de laisser mon majeur bien au chaud avec ses quatre petits copains pour terminer ainsi :

Je suis sincèrement désolé de l’hypocrisie de mon pays, qui dépeuple les vôtres de leurs médecins, tout en faisant des économies sur vos salaires et sur les étudiants qu’il n’a pas besoin de former.

Je ne nie pas qu’il y a ici ou là quelques difficultés avec certains médecins étrangers, mais je serais étonné qu’il n’y en ait jamais avec certains médecins FRANçais… Alors je voulais simplement rééquilibrer les choses en apportant ce regard-là sur les médecins étrangers que moi j’ai eu la chance de croiser.

Je conclurai par deux dates que chacun pourra interpréter à sa façon :

-1971 : mise en place du numerus clausus (on limite le nombre d’étudiants en médecine dans les facultés de France, ce qui peut s’entendre).

-à partir de 1972 : se succèdent les procédures d’autorisation d’exercice de la médecine pour les médecins titulaires d’un diplôme étranger hors Espace Économique Européen.

Probable pure coïncidence…

Encore une fois :

Misaotra, mèsi, nahom, chokrane, multumesc, jërëjëf, I ni ce, gracias, merci !
 
 

Le titre de ce billet :

Je ne sais pas si le mot « étrangitude » existe, ni ce qu’il signifie. J’ai simplement souhaité faire un clin d’œil (très certainement maladroit et alors ?) au concept de « négritude » d’Aimé Césaire. Césaire, tout récemment Jacquard puis Mandela il y a quelques jours, ces derniers temps, les rangs se sont bien dégarnis. Espérons que quelque part la relève se prépare, car il y a encore, toujours et malheureusement du taf pour ces Grands Hommes.
 
*Attestation de Formation Spécialisée
 
 
"Poul ka couvé zé ba kanan, mé yo pa ka alé an dlo ansamn"

3 commentaires:

  1. Sympa ton post.
    Prendre un ton léger pour écrire des faits honteux , la grande classe.

    La France pays démocratique et égalitaire qu'ils disent . Je crois qu'elle l'est de moins en moins et ce que tu décris n'est qu'un exemple . Hélas il y en a beaucoup d'autres .

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  2. je sais pas quoi vous dire ! c'est touchant

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  3. Très bon post, je découvre ce blog après avoir découvert votre livre (prêté par beau-papa).
    Merci, continuez !

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